Suivre des traces

Cela commencerait par une touche repérable, une épaisseur de matière laissée visible par le peintre ou le sculpteur à la surface de son œuvre. Rien de si nouveau en soi, lorsqu’on songe aux emportements baroques ou à la passion romantique et même, bien plus près, à l’urgence du pinceau impressionniste. Mais l’ordre des proportions a changé : ce qui donnait des accents expressifs à une image et en faisait vibrer les couleurs est devenu tout ce qu’il y a à voir. L’image du XXe siècle se passe de presque tout, au terme d’un processus qui évoque autant le renoncement que la simplification. Ce qui n’était pas absolument indispensable au sens a fini par disparaitre. Les personnages en mouvement ont laissé la place au mouvement seul. Le cheminement élude le chemin. A force d’attention portée à l’infime, le spectateur retrouve d’anciens mécanismes de lecture, des réflexes de survie : le haut, le bas, les lointains impossibles, la gauche et la droite, les rails imaginaires de pages couvertes de mots et de phrases. C’est une écriture dont il observe la graphie sans en connaitre le code, et sans être certain qu’il en existe un. Mais elle entraine dans ses méandres et plus en profondeur qu’il ne l’avait d’abord entrevu. Déchiffrer une œuvre finit par se confondre avec un exercice de haute voltige. Cela engage à la fois la patience de l’archéologue et l’anticipation du départ.


Le sujet que l’on aurait pu déchiffrer s’est usé, parfois complètement perdu, et le geste de l’artiste demeure le seul indice d’une présence en acte dans l’espace de l’œuvre. En le suivant, on finit par s’identifier à ses pas, son itinéraire quoique hasardeux nous devient familier. On l’accompagne dans ses hésitations. On apprend avec lui à balbutier ou à trancher. Il fait place nette dans l’espace qu’il travaille, en évacuant tout ce qui pourrait l’alourdir d’un visage singulier. Le spectateur n’a plus qu’à entrer là, chez lui désormais dans ce lieu qui s’invente à mesure. Et il y découvre la solitude exaltante de qui décide d’avancer sans plus rien savoir.


Extrait de “Comprendre l’art moderne” – Françoise Barbe-Gall, éditions du chêne 2009 – P 74-75.

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